Le passeur d’idées >>>
En 2023, Régis Debray, invité par les Bibliothèques idéales au Parlement européen, rendait hommage aux écrivains qui l’ont inspiré. À l’issue de son intervention, j’ai pu m’entretenir une bonne dizaine de minutes avec celui qui, à son tour, avait inspiré mes convictions professionnelles.
Il était seul, rangeait brouillonnement ses affaires, bousculé par un sbire qui tenait absolument à le conduire, illico, à la gare. Mais on ne commande pas aussi facilement Monsieur Régis Debray, comme on le ferait d’un petit vieux sénile qu’on veut ramener à l’Ehpad.
J’avance vers lui avec mille questions en tête. Je n’en poserai qu’une seule :
« Alors, la religion à l’école de la République, c’est foutu ? »
L’un et l’autre avions en tête son célèbre rapport de 2002, commandé par le ministre de l’Éducation nationale, à la suite des attentats du World Trade Center.
« Non, me dit-il, nous avons gagné, à l’époque, une bataille, mais pas la guerre. Ce rapport avait pour mission de faire évoluer le malentendu concernant le principe de laïcité, et en aucun cas de défendre les religions. »
J’ai retenu, en substance, cette phrase parmi celles qu’il a pu prononcer et que je n’ai pas eu le temps de saisir à la volée. Il parlait dans sa barbe, de temps à autre, il me jetait un regard très bienveillant tout en me faisant comprendre qu’il avait cessé de s’intéresser à ce sujet.
Pourquoi ? J’ai compris, à demi-mot, qu’il avait bien d’autres sujets sur le feu et que, l’âge aidant, le temps pressait.
J’ai compris, à demi-sourire, que les indécrottables Français voulaient que les choses changent sans qu’elles bougent.
J’ai compris, à demi-voix, qu’il fallait que je continue à y croire, sans trop me faire d’illusions.
Il me serra la main en me disant qu’il était heureux de m’avoir rencontré… Et moi donc !
Hélas, je n’ai pas eu le temps de lui dire à quel point son travail avait structuré le mien.
Si vous avez un quart d’heure, et que vous n’avez jamais lu ce rapport de février 2002, ne vous en privez surtout pas…
Si vous avez du temps, du courage et, comme moi, encore quelques illusions, voilà de quoi donner de la chair, des os et du sang à ce rapport.
Dieu un itinéraire ; Régis Debray ; Odile Jacob ; Paris ; 2001.

Le feu sacré ; Régis Debray ; Fayard ; Paris 2003
